L’idéal maçonnique: Mythe ou Réalité?

L’Idéal Maçonnique Mythe ou Réalité?

Avant de vous parler de la franc-maçonnerie aujourd’hui, je crois nécessaire de la replacer dans son contexte, à l’époque de sa création.
Les historiens s’accordent sur un siècle de référence le 17ème. Il me parait important de resituer la franc-maçonnerie opérative avant qu’elle ne devienne spéculative. Un longue période au cours de laquelle elle ne fut probablement ni totalement l’une, ni tout à fait l’autre.

Deux théories s’opposent, les uns partisans de l’héritage compagnonnique et de la tradition des bâtisseurs de cathédrales, les autres s’orientant plutôt en direction de ces nombreuses mouvances intellectuelles et philosophiques, diverses et variées. Filiations non compagnonniques qui, du reste, ne s’excluent pas mutuellement.

Ces organisations de bâtisseurs très actives pendant tout le moyen âge ont commencé à décliner dès lors que les chantiers se sont fait de plus en plus rares. Il existe très peu de documents sur les loges maçonniques de cette époque, le manuscrit le plus ancien concerne l’ordonnance de la cathédrale d’York et est daté de 1370.

En ce 17ème siècle finissant, l’état des lieux de la maçonnerie opérative laisse entrevoir une organisation s’articulant autour de communautés de métiers, les loges dont l’activité décline, il y a longtemps qu’on ne construit plus de cathédrales, ont dû pour survivre ouvrir leurs portes à des non professionnels.

Ces phénomènes de mixage entre opératifs et spéculatifs sont attestés tout au long du XVIIème siècle, aussi bien en Angleterre qu’en Écosse. On peut alors s’interroger sur les motivations de ces loges préexistantes qui n’étaient plus vraiment opératives, ni déjà spéculatives, mais qui semblent bien avoir été un lieu privilégié, à l’intérieur desquels se retrouvaient des artisans, mais aussi des commerçants dont les préoccupations étaient essentiellement orientées vers la défense de leurs intérêts, et la mise en commun de moyens, en quelque sorte une association professionnelle, d’entraide mutuelle, qui préfigurait sous une forme archaïque, ce qui bien plus tard, deviendraient les chambres de métiers, mais aussi les syndicats ouvriers et professionnels, un réseau corporatiste.

Ces loges de « maçons-libres » en référence à leurs fondateurs pratiquant l’art du métier ne représentent rien de suspect à l’égard du pouvoir en place, ni rien de condamnable pour l’Eglise qui s’est assurée depuis fort longtemps que les loges maçonniques pratiquaient bien les prières en usage, et attachaient une grande importance à la moralité et aux bonnes mœurs de ses adhérents. Même si elle voyait d’un mauvais œil , des hommes se regrouper régulièrement dans le plus grand secret, ce qui n’a jamais été toléré, mais en cette période troublée à bien des égards, l’Eglise avaient probablement bien d’autres sujets de préoccupation.

Cette présentation extrêmement synthétique du compagnonnage  avant la formation de la franc-maçonnerie dite moderne était nécessaire pour tenter de démontrer que cette filiation compagnonnique n’est pas la seule composante de ce qui constituera les fondements de la franc-maçonnerie spéculative.

Dès 1690, les loges avaient un pourcentage de spéculatifs grandissant, inversant la tendance originelle. On peut alors supposer que ces nouveaux arrivants par suite de cooptations successives ont enrichis les loges d’hommes de plus en plus éloignés des mystères du métiers, mais aussi des préoccupations matérielles des commerçants et artisans qui les composaient naguère. Ces nouveaux arrivants étaient dans la tendance de l’époque , entièrement tournés vers une spiritualité nouvelle, souvent en opposition avec l’orthodoxie prônée jusqu’à présent par l’Eglise.

Qui sont donc ces hommes qui veulent s’affranchir des dogmes pontificaux pour propager des idées nouvelles qui naissent partout dans le monde occidental. Et où pourraient-ils trouver un lieu plus propice pour propager leurs idées alors que toutes les tribunes leur étaient interdites.

On commence à entr’apercevoir que les esprits s’agitent, préparant le terrain au siècle des Lumières. Les religions sont remises en question. Au-delà des mouvements plus ou moins authentifiés comme étant des scissions de Religions bien établies comme le Catholicisme Romain, mais aussi le protestantisme avec toutes ses composantes y compris Anglicane ?

D’autres mouvements plus ésotériques, voire mystiques se développent en Europe, et vont se mêler à cette explosion d’écoles de pensées qui ne se situent jamais clairement dans une religion et jamais totalement en dehors. Il en est ainsi des Alchimistes ou des Rosicruciens, qui pour certains constituent un véritable phénomène de mode qui s’introduit dans la société aristocrate de l’époque une nouvelle forme de communication basée sur l’étude des symboles et la pratique d’un rituel.

Le plus énigmatique et le plus sulfureux, l’Ordre du Temple, et ses multiples renaissances. Cette filiation Templière est du reste clairement revendiquée et assumée de nos jours par certains Ordres Maçonniques, le Rite Écossais Rectifié, pratiqué par un certains nombre de nos loges s’inscrit dans cette filiation naturelle.

Le contexte sociétal est lui aussi en plein bouleversement. A l’aube du 18ème siècle, le monde s’engage dans un processus irréversible de changements. Les idées nouvelles venues du continent , les découvertes racontées par les marins au retour de leurs lointains et extraordinaires voyages , l’avènement de la science qui révolutionne tout ce que l’on croyait jusqu’à présent acquis.

La philosophie humaniste ouvre des portes insoupçonnées. C’est la victoire du non conformisme, la résistance face à l’autorité imposée. , l’avènement de la tolérance, le développement de la morale purement humaine et des lois naturelles, et surtout le dépassement de l’obscurantisme.

C’est dans ce contexte, dans cette société en ébullition que peu à peu le théologien devra laisser la place au savant. Ceux qui savent, mais aussi ceux qui cherchent, qui expérimentent.

A Londres les savants se sont regroupé depuis 1660 au sein d’une institution très fermée, la Royale Society.  Sans pour autant remettre en question la religion d’état, les membres de la Royale Society dirigent leurs recherches vers ce qui pourrait constituer une nouvelle philosophie religieuse qui ne conduirait ni à l’irréligion, ni à l’athéisme.

Les membres les plus renommés de leur époque sont tous membres de cette académie, on y trouve le plus emblématique d’entre eux, Isaac Newton à qui l’on doit les lois sur la gravitation universelle, mais aussi des physiciens, , médecins, astronome, chimistes…. Toute l’élite scientifique d’Angleterre est réunie au sein de cette Société de savants, mais là ne s’arrête pas leurs points communs, il sont aussi tous membres d’une des différentes loges de Londres.  Ces loges étaient à cette époque davantage des clubs où l’on pouvait rencontrer les notables de la cité Londonienne. C’est assurément dans ce contexte particulièrement favorable aux idées nouvelles que va prendre forme la franc-maçonnerie moderne, qui constituera un lieu d’échange propice au développement d’une spiritualité nouvelle où la science et la raison auraient leur place, une spiritualité dégagée des contraintes d’un Catholicisme décadent, éloignée d’un Anglicanisme étouffant, et d’une église protestante tout juste tolérée. , une forme d’Eglise philosophico-religieuse, qui accueillerait en son sein, philosophes, scientifiques et théologiens libéraux.

En 1713 Newton est alors président de la Royale Society. On devine alors que la tentation de rapprochement des deux institutions fut grande, mais il y avait un obstacle de taille, les loges maçonniques, surtout concentrées dans les grandes villes, étaient toutes autonomes, gardant jalousement leur liberté d’action les unes par rapport aux autres.

Le désir de  prosélytisme de ce fabuleux projet passait  nécessairement par la fédération des loges de Londres. Ce fut chose faite le 24 juin 1717, quatre loges de Londres se regroupent en conservant leur autonomie, au sein de ce qui deviendra la Grande Loge de Londres.

Le processus était en marche,, dès 1721 vingt loges lui sont rattachées. Ce que l’on appellerait aujourd’hui une OPA sur la Maçonnerie à bien réussie. Les idées nouvelles collectées par les plus éminents scientifiques de l’époque vont pouvoir passer de l’université à la communauté non scientifique, qui à son tour, par l’intermédiaire des loges va procéder à des opérations de vulgarisation auprès de la société Britannique.

Comme dans tout mouvement, il fallait à sa tête des hommes, des leaders, mais aussi des références, des règles de fonctionnement, des devoirs, une charte ou plus exactement un texte fondateur.  La rédaction de ce texte est confiée au pasteur James Anderson, Pasteur de l’Eglise Presbytérienne d’Ecosse.  Ces fameuses constitutions qui encore aujourd’hui la référence mondiale de la franc-maçonnerie vont avoir le mérite de concilier à la fois tous les acquis philosophiques, mais aussi les conceptions ou appartenance religieuses de chacun de ceux qui seront appelés à apporter leur contribution à cet extraordinaire rassemblement d’hommes et d’idées.

Article 1er : Un maçon est obligé par sa tenure d’obéir à la loi morale, et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux. Mais, quoique dans des temps anciens les maçons fussent astreints dans chaque pays d’appartenir à la religion de ce pays ou de cette nation, quelle qu’elle fut, il est cependant considéré maintenant comme plus expédient de les soumettre à cette religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, et qui consiste à être des hommes bons et loyaux, hommes d’honneur et de probité , quelle que soient les dénominations ou croyances qui puissent les distinguer. Ainsi la Maçonnerie devient le centre de l’union et le moyen de nouer une véritable amitié des personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées.

Cette version fut par la suite remaniée à plusieurs reprises, mais dès leur parution en 1723, elle fit polémique et suscita immédiatement l’intérêt de Rome. Les conceptions de tolérance à l’égard des autres religions sont à contre courant de tous les dogmes Chrétiens.  Il n’est donc pas surprenant que la Pape Clément XII réagisse en 1738. Le danger pour l’Eglise est réel, et dans sa bulle demande aux prélats de l’Eglise de «  procéder contre les transgresseurs, et de les punir des peines méritées comme fortement suspects d’hérésie… »

Il n’y a là plus aucune ambiguïté, il s’agit bien d’hérésie, et lorsqu’on sait de quelle manière les Papes ont de tous temps combattu les hérétiques, jusqu’à leur totale éradication, on peut à juste raison comprendre pourquoi nos frères aînés ont dès lors entouré leurs activités de la plus grande discrétion, et pourquoi le secret de leurs réunions fut élevé au rang de culte.

Je passerai rapidement sur les trois siècles d’Histoire de la maçonnerie qui nous ont conduits à aujourd’hui …..
Qu’en est-il aujourd’hui ?

Avant de faire un constat sur le paysage maçonnique actuel, je crois nécessaire de balayer une fois pour toutes ce qui relève du fantasme et des clichés.

La franc-maçonnerie au cours de son histoire a toujours été la cible favorite des adversaires de la liberté de conscience et de la liberté tout court. Notre culte de la discrétion nous a toujours valu d’être considérés comme des comploteurs contre l’Eglise d’abord, et contre l’Etat. Nos adversaires ont souvent considéré que nos loges élaboraient en secret les moyens pour mettre en péril les institutions de l’Etat, voire de les contrôler. Nos ennemis les plus fanatiques ont ridiculisé nos rituels pour faire de nous des rêveurs illuminés. Le franc-maçon surtout en France a toujours été le coupable idéal, car il en faut bien un, le  responsable de tous les maux du pays, le trop fameux complot Judéo maçonnique est encore présent, parfois même encore récemment dans la bouche de responsable de formations politiques extrémistes.

La presse qui semble être souvent à court d’idées originales publie régulièrement des articles alléchants sur le fameux secret des francs-maçons enfin dévoilé, leur pouvoir occulte, les réseaux maçonnique, n’hésitant pas à divulguer les noms de personnalités appartenant ou ayant appartenu à la franc-maçonnerie. Certains journalistes ont du reste fait de la maçonnerie leur fonds de commerce, il est vrai que tout ce qui touche à notre Ordre fait vendre en période creuse.
Personnellement je trouve un peu affligeant de partager l’actualité avec les nouveaux régimes amaigrissants, ou la vie intime des politiques.

On n’a jamais autant parlé de la franc-maçonnerie que depuis ces dix dernières années. Rarement en bien, souvent parce qu’un fait divers au cœur de l’actualité révèle l’appartenance de l’un des protagonistes à la franc-maçonnerie. Les affaires qui ont secoué en particulier la côte d’azur, ont mis en pleine lumière les activités parfois discutables et même condamnables de certains maçons, mais là encore pourquoi condamner une vénérable institution, parce que l’un de ses membres a, il est vrai, eu un comportement condamnable, que du reste nous même sanctionnons par le biais de notre propre système de justice interne.

Aujourd’hui, les hommes et les femmes qui fréquentent les loges du Grand Orient de France sont certes les héritiers de nos aînés qui ont fondé et forgé l’esprit maçonnique que nous revendiquons aujourd’hui, mais ils sont aussi des hommes et des femmes de leur temps, impliqués dans la vie de leur cité, intéressés par tous ce qui touchent à l’Humanisme. Des hommes de réflexion qui ne prétendent pas détenir la sagesse ni la vérité, mais qui s’appliquent à les rechercher.

Des hommes et des femmes qui se sont engagés dans une démarche personnelle progressive, que l’on appelle l’initiation qui par étapes successives permet à chacun de développer en lui ses propres capacités, de devenir ce qu’il est.  Ce travail sur soi allié à la réflexion sur nos symboles est indispensable au bon déroulement de nos travaux.

La franc- maçonnerie du GODF est en fait un paradoxe intéressant qui depuis toujours a suscité de nombreuses interrogations du monde profane. En effet comment expliquer que nos travaux qui ont pour objet l’amélioration de la société par l’amélioration de l’individu, mais aussi l’avènement d’un monde nouveau et meilleur, soient intégrés au sein de rituels anciens que d’aucun peuvent trouver anachroniques voire dépassés et vieillots. Alors oui, ça c’est une vraie question.
Mais j’en ai une autre que je vous soumets : Comment expliquer que  la franc-maçonnerie ait pu ainsi traverser les siècles ?

Le fait maçonnique s’inscrit aujourd’hui entièrement dans une démarche à la fois personnelle et sociétale, sans doute avons nous réussi le pari utopique pour l’époque des fondateurs de la Maçonnerie moderne.

Le GODF ne donne ni consigne pour l’action, ni directive politique, et n’impose aucune façon de voir. Il n’est pas comme on l’entend trop souvent une école de pensées, mais une école à penser, ou l’on apprend à réfléchir, dans le respect de l’autre.
N’exigeant de ses adhérents aucun dogme ni aucune loi en dehors de celles de la République, l’appartenance n’exige que de la bonne volonté et le travail dans la libre recherche de la vérité. Celle –ci  n’étant pas révélée mais à découvrir, parmi la complexité des apparences et les données objectives d’un problème déterminé, d’ordre économique ou social par exemple.

C’est ainsi que l’on peut mesurer la valeur des travaux effectués dans les loges qui par la diversité des ses composantes permet une approche singulière et non partisane des problèmes auxquels elles s’intéressent.

Je terminerai par un extrait d’un texte historique pour notre obédience :

«  Laissons aux théologiens le soin de discuter les dogmes. Laissons aux Eglises autoritaires le soin de formuler leurs syllabus. Mais que la maçonnerie reste ce qu’elle doit être, c’est-à-dire une institution ouverte à tous les progrès, à toutes les idées  morales et élevées, à toutes les aspirations larges et libérales. Qu’elle ne descende jamais dans l’arène brulante des discussions théologiques qui n’ont jamais amené que des troubles et des persécutions. Qu’elle reste le vaste abri toujours ouvert à tous les esprits généreux et vaillants, à tous les chercheurs consciencieux et désintéressés de la vérité, à toutes les victimes du despotisme et de l’intolérance. »

Ce texte fut écrit en 1877 et fut à l’origine de la modification historique de notre constitution qui mettait un terme définitif à toute obligation de croyance en Dieu et en immortalité de l’âme, lui substituant la notion de liberté absolue de conscience.

J’aimerai enfin, citer Ernest Renan :

«  Il y a bien peu d’idéal dans le monde, mais c’est par ce peu que le monde vit. »


Allocution prononcée à Cannes le 18 septembre 2012 devant une assemblée de profanes par notre Conseiller de l’Ordre.

Jean-Michel GUERIN

Laisser un commentaire