Conférence de son Excellence Boutros Boutros Ghali

Conférence de S.E.M Boutros Boutros Ghali
sur « L’interaction démocratie et développement »
à l’invitation du Grand Orient de France, le 10 mars 2003.

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,

Je voudrais, d’abord, vous dire tout le plaisir que j’ai à être parmi vous,
ce soir. Et remercier, sans tarder, le président Michel FIH.°. pour son aimable invitation qui m’offre l’occasion de vous livrer quelques réflexions sur l’interaction entre démocratie et développement, mais aussi et surtout, de dialoguer avec vous, dans quelques instants.

Je voudrais souligner, en guise d’introduction, que les concepts de démocratie et de développement sont longtemps restés, dans l’analyse, étrangers l’un à l’autre.
Ce n’est qu’à partir des années 70, que sont apparues un certain nombre de questions sur la relation entre démocratie et développement.
En effet,il devient, alors, de plus en plus évident que le concept de développement ne peut être réduit à sa seule dimension économique et financière. Mais qu’il faut, aussi, prendre en compte ses dimensions sociale, politique et environnementale.

La crise des années 80 – cette « décennie perdue du développement »-, a relancé ces interrogations, d’autant plus qu’il apparaissait que les États autoritaires étaient, souvent, dans l’incapacité de trouver une solution à leurs difficultés économiques.

Dans les années 90, à la fin de la Guerre froide, le déclin du « tout État », la disparition d’une grande partie des gouvernements autoritaires, tout comme l’émergence de nouveaux acteurs non étatiques ont fini de porter la dialectique démocratie – développement au cœur du débat contemporain.

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde pour admettre qu’il existe une relation étroite entre démocratie et développement. Mais avant d’examiner, devant vous, la nature de ces liens et leur articulation, je voudrais, dans un premier temps, préciser le contenu de ces deux concepts.

Concernant tout d’abord, la démocratie, il est clair qu’elle doit s’incarner dans un cadre institutionnel, dont le respect des droits de l’homme constitue le fondement.

Un cadre institutionnel dont nous connaissons tous les caractéristiques: un système juridictionnel indépendant des institutions qui garantissent la liberté d’expression et l’existence de médias libres, l’exercice du pouvoir de légiférer par des représentants du peuple, élus par le peuple et véritablement représentatifs du peuple, la tenue d’élections libres et transparentes, la mise en œuvre des lois par des personnes légalement responsables, ainsi qu’un appareil administratif responsable devant les élus.
Mais je voudrais souligner, à ce stade, qu’une vraie démocratie ne saurait se limiter à ce seul cadre institutionnel.
Elle doit impérativement s’incarner dans une culture, un état d’esprit qui favorise la tolérance, le respect de l’autre, le pluralisme, le dialogue entre toutes les forces constitutives d’une société.
En d’autres termes, l’action en faveur de la démocratie ne doit pas être la seule affaire des États et des gouvernements.
Elle doit, aussi, résulter de la mobilisation de l’ensemble des acteurs et des protagonistes de la vie politique et sociale.
Je pense aux parlementaires, aux partis politiques, aux maires, aux universitaires, aux médias, aux représentants de la société civile et des organisations non gouvernementales.
Je voudrais dire, enfin, que si nous devons renforcer les valeurs de la démocratie à l’échelle universelle, nous devons dans le même temps, nous attacher à écarter, définitivement, un certain nombre d’idées préconçues.
A cet égard, comme j’ai eu l’occasion de le rappeler à maintes reprises, nous devons nous persuader que la démocratie n’appartient à personne. Et qu’il ne saurait y avoir de modèle unique en la matière!
Car connaître l’existence d’un corps de principes démocratiques, à valeur universelle, n’implique nullement celle d’un mode d’organisation unique de la démocratie, valable pour toutes les sociétés.
Un principe qu’il est bon de rappeler, dans le contexte international actuel.

Je voudrais en venir, maintenant, au concept de développement.
Ce concept, tel que le définissent les Nations Unies, s’entend comme l’ensemble des progrès économiques, sociaux et culturels auxquels aspirent les peuples.
Comme je le soulignais en commençant, et comme j’ai eu l’occasion de le développer dans l’Agenda pour le développement, que m’avait chargé d’élaborer en 1993 l’assemblée générale de Nations Unies, la justice sociale, la démocratie, l’éducation, le partage du savoir, l’environnement sont étroitement liés au développement.
Cet élargissement du concept de développement est essentiel dans la mesure où il modifie, en la rendant plus complexe et plus complète, l’approche que l’on a eue, pendant des décennies, du problème de la pauvreté.
Dans la mesure, également, où il contribue à renforcer les capacités des individus, et des groupes, de participer aux décisions qui les concernent.
On voit clairement, à ce stade, que la démocratie et le développement sont non seulement complémentaires, mais aussi qu’ils se renforcent mutuellement.
Il n’est qu’à voir, du reste, les expériences dans lesquelles démocratie et développement ont été dissociés. Ces expériences se sont, la plupart du temps, soldé par des échecs.
A l’inverse, l’imbrication de la démocratie et du développement contribue à enraciner l’une et l’autre dans la durée.
En effet, si pour se consolider, la démocratie politique doit trouver son prolongement dans des mesures économiques et sociales, qui favorisent le développement, de la même manière, toute stratégie de développement a besoin, pour être mise en œuvre, d’être validée par la participation démocratique.
A cet égard, l’État de droit ou la primauté du droit qui implique, pour l’exercice du pouvoir, la légitimité, la transparence, l’obligation de rendre des comptes, sont essentiels, tant pour le processus démocratique que pour celui du développement.
Enfin, la démocratie et le développement peuvent, ensemble, contribuer à la consolidation de la paix.
En effet, en tant que facteur de paix, la démocratie favorise le développement qui tend lui-même à consolider l’état de paix internationale, dans la mesure où un grand nombre de guerres trouvent, aujourd’hui, leur origine dans des conflits internes.
Mais si l’interaction entre démocratie et développement est désormais avérée, la mise en œuvre de ce développement démocratique se heurte à un certain nombre de défis.
La première série de défis est liée au processus de mondialisation.
La mondialisation, dans la mesure où elle multiplie les possibilités de transmission de l’information, où elle en généralise l’accès et intensifie les échanges, peut être un atout pour la démocratie et le développement.
Mais, elle peut, également, constituer un obstacle majeur, parce que si on ne démocratise pas la mondialisation, la mondialisation risque fort de dénaturer la démocratie à l’intérieur des États.
La mondialisation doit donc être soumise à une réglementation en matière économique et sociale.
Elle doit être gérée de façon à combler le fossé Nord-Sud, à ne pas créer une discrimination d’un nouveau type entre les « inforiches » et les « infopauvres », à protéger la richesse que constitue la diversité culturelle et linguistique du monde.
Il est une deuxième série de défis liés au rôle des organisations internationales.
Les organisations internationales sont, bien sûr, une pièce maitresse dans le mécanisme de coopération pour le développement.
Par ailleurs, l’aide multilatérale peut efficacement contribuer à la promotion de la démocratie.
Encore que certains considèrent que l’encouragement de la démocratie, par l’intermédiaire d’acteurs extérieurs, contredit la Charte des Nations Unies, qui exige le respect de la souveraineté des États, en application du principe de non-ingérence.


Cela posé, la mise en œuvre du développement démocratique, dans le cadre des organisations internationales, se heurte à un certain nombre de problèmes. j’en retiendrai deux:
Le premier touche à l’attitude qui consiste à vouloir conditionner l’aide au développement, fournie par ces organisations, aux efforts de démocratisation des États.
La question se pose, dès lors, de savoir si de telles clauses de conditionnalité n’ont pas pour effet le développement de démocraties de façade.
On peut se demander, également, s’il est raisonnable d’appliquer les mêmes exigences à des pays dont l’économie est détruite et les institutions affaiblies, où inexistantes, et à des pays qui refusent la démocratisation.
Je pense, pour ma part, que l’aide internationale serait beaucoup plus efficace, si elle n’était assortie d’exigences imposées de l’extérieur, d’une manière arbitraire qui témoigne trop souvent d’une méconnaissance totales des réalités locales.
Je crois donc que l’aide au développement doit reposer sur un véritable partenariat entre donateur et bénéficiaire, c’est dire qu’elle doit s’appuyer sur la participation effective des gouvernements et des populations concernés.
Cela ne vaut pas dire pour autant que l’aide internationale doit être totalement inconditionnelle.
On doit pouvoir s’assurer, en effet, qu’elle n’est pas détournée par la corruption, qu’elle n’a pas comme résultat d’accroître les déséquilibres et qu’elle ne sert pas à renforcer le pouvoir autoritaire de gouvernements non démocratiques.
En d’autres termes, la coopération doit être fondée sur l’obligation de rendre des comptes et sur la transparence, tant de la part des donateurs que des bénéficiaires.
Il est un deuxième problème sur lequel je voudrai m’attarder quelques instants: celui des sanctions économiques.
A cet égard, il faut rappeler que ces sanctions, telles que les prévoient la Charte des Nations Unies, n’ont pas vocation à être punitives, mais à provoquer la cessation d’un comportement illicite et le retour au respect du droit international.
Mais dans la pratique, force est de constater, malheureusement, que ces sanctions revêtent, la plupart du temps, un caractère répressif, dans la mesure où elles affectent en premier lieu les couches les plus pauvres et les plus démunies de la population.
Elles sont alors, non seulement un frein au développement, mais provoquent aussi, -surtout lorsqu’elles sont de longue durée, comme en Irak- une régression de vie des populations.
Bien plus, ces sanctions sont sans effet dans les sociétés non démocratiques parce que, dans ces sociétés, la population n’a aucune influence sur les dirigeants.
Et nous nous trouvons alors, dans la situation totalement contre-productive, où les sanctions renforcent le pouvoir des dirigeants, en créant, par réaction, un sentiment de solidarité collective.
La communauté internationale a donc une responsabilité à assumer, en analysant mieux, tout d’abord, l’impact réel des sanctions et en définissant clairement les critères d’application de ces sanctions.
Mais, il lui revient aussi d’imaginer d’autres types de mesures, telles que des sanctions ciblées.
Ce sont là les deux problèmes que je souhaitais évoquer rapidement. J’aurai pu aussi mentionner la légitimité dont disposent les organisations internationales, et singulièrement les Nations Unies, pour intervenir en matière de démocratie, alors que ces organisations souffrent elles-mêmes à l’évidence d’un manque de démocratie en leur sein.

Mais j’aurai l’occasion d’y revenir plus longuement dans la conférence de demain.

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Telles sont les quelques réflexions que je voulais vous livrer en introduction à notre discussion.
Je vous laisse donc, sans tarder, la parole, pour qu’ensemble, nous puissions débattre en totale liberté. Posez-moi des questions non protocolaires, et je vous promets de vous faire des réponses non protocolaires!

….. suivirent de nombreux et intéressants échanges entre l’assemblée de franc-maçons présent et son Excellence Boutros Boutros-Ghali. Le lendemain il donnait une conférence publique à Cannes organisée par le CHEP (Cercle Humaniste & Philosophique)…..


Cannes, le 10 mars 2003

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