La décroissance: régression ou prise de conscience?

« La décroissance : régression ou prise de conscience ? »

La question posée à nos loges montre l’ampleur du phénomène. La définition du terme doit être vue sous deux angles. D’un point de vue économique, la décroissance est un recul du rythme et de l’intensité de la croissance sur une période déterminée. D’un point de vue sociologique, la décroissance est la tendance de certains groupes de personnes à réduire de manière significative leur consommation de biens et services payants disponibles. Le terme d’« alter-consommation » ou de « déconsommation » serait sans doute plus conforme à la réalité.
L’intitulé nous présente une alternative qui n’en est pas une. Si la régression traduit une impossibilité contrainte de ne plus pouvoir consommer – et ce de fait contribuer à la croissance individuelle et collective -, la prise de conscience, elle, n’est pas un choix, mais un constat. Prendre conscience qu’il faut acheter moins pour subsister en gérant ses priorités ne retire pas l’amertume du sacrifice dans une société d’opulence.
En revanche, il faut s’interroger sur les opportunités à retirer d’une phase de décroissance. Il y a deux lectures différentes mais complémentaires du phénomène, que les décideurs publics et les acteurs économiques devraient prendre en compte. La première idée est qu’une réduction collective de la consommation par une part majoritaire de la population nuit à l’investissement, et donc à la compétitivité des entreprises et de l’Etat, par une moindre capacité de financement en Recherche & Développement. Cette idée n’est pas fausse, mais elle peut être partiellement infirmée si l’on repense certains mécanismes de la croissance. La mise en œuvre de filières commerciales exploitant au maximum le même produit à différents stades de son utilisation en tant que produit initial ou décomposé est à ce titre une solution plausible.

Prenons le cas d’un objet emblématique de la consommation : le téléphone portable. Dans une optique de croissance, c’est le changement effréné d’appareil qui alimente le marché. Un utilisateur français sur deux change de téléphone tous les 24 mois. A chaque nouvelle génération, le nombre de services tarifés attenants augmente, avec un gâchis énorme d’appareils non utilisés ensuite.
Les tenants de la décroissance ont une proposition à ce sujet : le produit vendu neuf (étape 1) sera ensuite revendu en l’état ou reconditionné sur le marché de l’occasion par les mêmes enseignes (étape 2). L’usure de l’appareil peut nécessiter des changements de pièces, prélevées sur d’autres appareils en fin de vie (étape 3) ; les pièces non attribuées et les appareils non réparables peuvent faire l’objet d’une vente supplémentaire (étape 4), avant d’être entièrement recyclés sur la base des seules matières (or, silicone, matières plastiques). Ces dernières seront réutilisées dans la fabrication, soit d’appareils de téléphonie (étape 5), soit d’autres types d’utilisation (étape 6).
Il résulte de cette chaîne une création de richesse, certes plus lente et plus échelonnée dans le temps, mais qui peut accroître le marché de l’emploi et stimuler la création et/ou la reprise d’entreprise. La création de valeur ajoutée, pour être moins spectaculaire, n’en est pas moins réelle. Or, c’est la valeur ajoutée qui finance le rapport contribution/redistribution dans le cadre de l’Etat-Providence. Nous sommes habitués depuis 60 ans à un rythme industriel toujours plus rapide, à l’opposé du rythme de la nature, plus lent, qu’ont connu nos aïeuls. Mais ne nous trompons pas : croissance n’est pas forcément synonyme de progrès social, tout comme consommation ne rime pas avec bonheur.
Le temps, nous le savons, est aussi une source de richesse : c’est l’essence même de la fermentation. C’est pourquoi la décroissance n’a pas vocation à devenir un mode de vie global et absolu. Elle doit être vue comme une période de transition (10 ans ? 20 ans ?) à joindre aux mécanismes de l’économie sociale pour renouer avec une croissance économique modérée, mais capable de s’adosser à un progrès social de même niveau. Cela a fonctionné au cours des « 30 Glorieuses ». Cette période peut être renouvelée, à condition de mener des politiques cohérentes et d’adapter cette vision aux évolutions socio-démographiques de la France et de l’Europe (fragmentation de la cellule familiale, disparités villes/milieu rural, vieillissement de la population, communautarismes, etc).

La commission

Laisser un commentaire